Nostalgie de la lumière (2010)

Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la Luz) est un documentaire du cinéaste chilien et exilé politique, Patricio Guzman. Notamment connu pour ses documentaires sur l’histoire du Chili: La Bataille du Chili (1974), Cas Pinochet (2001), Allende (2004), P. Guzman nous fait cette fois-ci partager sa passion en articulant sa réflexion autour de l’astronomie.

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C’est au Chili, dans le désert d’Atacama, lieu exceptionnel d’observation grâce à la limpidité du ciel et à la faible pollution lumineuse, que le réalisateur nous entraîne dans un véritable voyage dans le temps. Depuis les observatoires, les astronomes étudient le passé à travers les lentilles de leurs télescopes, et nous rappellent à quel point la notion de présent est une notion fragile. La sécheresse extrême du lieu attire également les archéologues à la recherche des traces d’une activité précolombienne. Le documentaire soulève alors l’intéressant paradoxe qui réside dans cette volonté scientifique de connaître, d’expliquer le passé, de comprendre les origines du monde, dans un pays où la dictature de Pinochet a mis le plus proche passé entre parenthèses: il n’y a presque aucune trace de l’histoire du Chili au 19è siècle, et nombreux sont les secrets gardés par l’Etat.

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C’est donc tout naturellement que Guzman dévie vers un thème cher à son travail, le thème de la mémoire. La mémoire dans son aspect collectif ou individuel, la mémoire contre l’oubli, la mémoire politique illustrée par ses femmes munies de pelles recherchant dans le sol du désert les dépouilles de leurs proches, prisonniers politiques tués sous le régime de Pinochet. Pour la conscience collective, la démarche de ces femmes à la recherche de corps humains n’a pas la même légitimité que celle des astronomes à la recherche de corps célestes. C’est l’opposition entre la quête personnelle et la quête universelle qui est ici mise en lumière.

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Par ces rapprochements étonnants mais non moins justes, Guzman livre avec Nostalgie de la lumière un documentaire d’une grande richesse philosophique. Les magnifiques images de ciel, galaxies et constellations de l’astrophotographe Sthépane Guisard participent à l’aspect contemplatif et aident à l’immersion dans ce récit quasi poétique. Le soin apporté à la composition des images et la narration assumée par une voix-off espagnole (celle du réalisateur) empreinte de calme, propulsent loin du documentaire hebdomadaire d’Arte.

Un film à contempler, comme on contemplerait un ciel étoilé, et qui nous fait comprendre pourquoi « la science s’est éprise du ciel du Chili ».

I.I

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American Sniper (2015)

A peine 6 mois après la sortie de son dernier film, Jerseys Boys, un film retraçant l’histoire du groupe de musique The Four Seasons, Clint Eastwood nous offre un autre biopic d’un registre très différent. American Sniper est un film de guerre, adaptation de la biographie de Chris Kyle, tireur d’élite américain, surnommé Le Diable de Ramadi, en raison du nombre impressionnant de victime à son actif, 160 durant la guerre d’Irak.

570218 Le film retrace la vie de La Légende, de son enfance marquée par ses parties de chasse avec son père, durant lesquelles il découvrit son talent de tireur, à son retour de la guerre d’Irak et à sa réadaptation au monde normal. Une vie notamment marquée par les attentats du 11 septembre qui l’encourageront à s’engager dans l’armée et à combattre en Irak, ou par les problèmes psychologiques liés au nombre de morts qu’il porte sur sa conscience.

Un semi-biopic néanmoins, car la jeunesse d’El Shaitan (Le Diable) et sa vie avant son engagement au sein des SEALS ne concernent qu’une dizaine de minutes, le film étant plus concentré sur son parcours en Irak. Ce ne serait d’ailleurs pas un affront de considérer American Sniper comme un récit de la Guerre d’Irak plutôt qu’une biographie.

Honnêtement, on a l’impression que tout est raconté pour justifier le comportement et les actions du personnage principal. Cela ressemble plus à un film de propagande pour la guerre au Moyen-Orient qu’un simple biopic. Assez surprenant de la part d’Eastwood qui, bien que membre du Parti Républicain, s’est ouvertement opposé à la Guerre en Irak au début du siècle. En fait, on a l’impression que cette propagande n’est pas volontaire de sa part. C’est de manière relativement maladroite que le réalisateur tente de décrire cette guerre sans enjeux valables comme l’ont fait de parfaite manière en leur temps Dalton Trumbo (Johnny s’en va-t-en guerre) ou Francis Ford Coppola (Apocalypse Now) pour ne citer qu’eux.

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Le réalisateur ne conteste d’ailleurs pas les faits et les atrocités commis durant ce conflit, comme les assassinats d’enfants et de femmes, mais il cherche plutôt à les analyser avec le point de vue de Chris Kyle, avec ses impressions, son ressenti, pour que l’on comprenne son obsession, son envie d’y retourner et de finir ce qu’il a commencé, un peu comme Martin Sheen dans le film de Coppola.

Un Chris Kyle interprété par un Bradley Cooper difficile à juger dans sa version française, mais qui semble plutôt bien interprété son rôle de dur à cuire plein de testostérones. Un tout plein de muscle représentatif des USA, ces gendarmes du monde, ceux que l’on peut bousculer et inquiéter sans pour autant les vaincre. Un héros cliché pour lequel le pays passe avant tout autre chose, que ce soit sa femme, ses enfants, voire même sa propre vie.

imagesLe film est donc construit autour de ce personnage mais souffre d’une linéarité plus qu’évidente qui le rend inutilement long. Globalement, on enchaine les passages de combat et ceux où Chris retrouve sa famille entre deux affrontements avec à chaque fois le même schéma scénaristique. On reprochera également au réalisateur de ne pas assez se concentrer sur les états d’âmes de La Légende, et d’enchaîner les combats qui se suivent et se ressemblent.

imagesBBDes scènes d’affrontement pas toujours bien réalisées par ailleurs, mixant faux raccords flagrants et effets spéciaux parfois à la limite. A se demander si American Sniper est réellement une superproduction américaine. Une idée confortée lorsque l’on voit les bébés en plastique dans des scènes déjà disponibles sur internet et qui ont fait le buzz sur les réseaux sociaux.

Avec American Sniper, Clint Eastwood n’arrive pas à atteindre le niveau d’un Gran Torino, à cause d’une mise en scène plus que maladroite et parfois clichée. Un bon film de propagande américaine qui vous donnerait presque envie de rejoindre la Marine américaine, …, ou de vous tirer une balle dans la tête.

A.

Red Army (2015)

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Si la guerre froide est un sujet maintes fois réchauffé, le documentaire de Gabe Polsky offre une approche originale. Produit par le non moins réputé Werner Herzog (Grizzly Man 2005, La Grotte des rêves perdus 2010), Red Army relate l’histoire de l’équipe de hockey soviétique, surnommée « L’Armée Rouge », et maîtresse incontestée de sa discipline durant les années 1970-1980. Mais en brossant les portraits de ces athlètes emblématiques, c’est l’histoire même de l’URSS que nous livre le réalisateur.

La mise en scène est fidèle au modèle du documentaire américain, et les différents entretiens sont étayés par un grand nombre d’images d’archive récoltées en Russie, aux Etats-Unis et au Canada. C’est Slava Fetisov, personnalité charismatique et ex-capitaine de l’équipe nationale, qui constitue le pilier principal du récit. Lors des séances d’interview il n’hésite pas à narguer le réalisateur en lançant des piques à l’encontre du modèle américain, en ignorant certaines questions, ou bien en nous gratifiant d’un doigt d’honneur… Il accepte néanmoins de témoigner sur le parcours des joueurs depuis leur recrutement en lien avec l’armée, en passant par leurs entrainements auprès de Tarasov, entraineur atypique, leur imposant en plus d’exercices physiques drastiques, des séances de danse inspirées du Bolchoï et des parties d’échec, afin de stimuler leur créativité.

Avec leur vision unique du jeu, leur style tout en fluidité, leurs combinaisons laissant place à l’improvisation et leur esprit collectif, la Red Army se forge une réputation mondiale et enchaîne les victoires écrasantes contre les équipes les plus renommées de l’Ouest, ce que l’idéologie politique va s’empresser d’exploiter. Car au-delà du sport, « le hockey prouve la supériorité du système soviétique créé par Staline »: c’est la période glorieuse de la Red Army.

3Avec l’apparition du rideau de fer, les méthodes se radicalisent. L’arrivée d’un nouveau coach, Tikhonov, provoque la transformation de l’équipe en une véritable usine à champions. Les joueurs se doivent de fréquenter dix mois par an les camps d’entraînement, isolés de leurs familles. A l’image de la volonté d’émancipation de certains joueurs vis-à-vis du Kremlin, c’est la lente agonie de l’URSS qui est décrite. D’abord adulés comme héros nationaux, ils seront par la suite condamnés comme ennemi politique.
Suite à la libéralisation des années Gorbatchev, de nombreuses équipes nord-américaines décident de racheter des joueurs russes. Ceux-ci doivent faire face à l’exil et se heurtent à un jeu plus individualiste et agressif auquel ils peinent à s’adapter.

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Sans être moralisateur, Gabe Polsky nous fait également vivre une histoire d’amitié entre cinq athlètes embrigadés dès leur enfance, et dont le destin est intimement lié à l’histoire de leur pays. Il nous permet de découvrir ces sportifs marginaux, longtemps écrasé par l’autorité politique, usés par le temps, désabusés ou nostalgiques et parfois abîmés psychologiquement, comme l’attendrissant et introverti Krutov, mais assurément marqués pour le restant de leur vie par cette période.

Nul besoin de s’y connaître en hockey pour apprécier le documentaire d’un ancien joueur de l’université de Yale, et de constater que le sport est au coeur de l’histoire sociale, culturelle et politique du pays. Avec un sujet captivant, un montage dynamique sur fond de musique traditionnelle russe, et quelques passages en off apportant une touche de piquant, Red Army est un documentaire à ne pas rater, même s’il manque quelquefois de nuances dans le traitement.

I. I