Anomalisa (2016) – L’irréfragable dissection de l’automate

Un nouveaAfficheu Kaufman, ici co-réalisé avec Duke Johnson (Community), c’est toujours une nouvelle porte qui s’ouvre vers un module inconnu, une immersion dans un bain bouillant de vie et de vérités inavouées, un pied dans un concept original et le second sur une mine de questions ontologiques et existentielles.

Après son immanquable, mais sophistiqué Synedoche, New York  il y a sept ans, sa première réalisation, primée au Independent Spirit Awards, le scénariste  américain derrière Eternal Sunshine of The Spotless Mind  (Michel Gondry, 2004) et de Dans La Peau De John Malkovich (Spike Jonze, 1999), fait son grand retour dans les salles obscures.

Comme toujours on le retrouve les doigts agités sur la machine à écrire et pour la seconde fois derrière la caméra.

Et grande innovation alléchante : l’acharné mais singulier Charlie Kaufman s’attaque pour la première fois au monde de l’animation.

Sa fraîche création signifiant ainsi un adieu à la flasque chair humaine (le morbide et les maladies mystérieuses dans son premier film, on se souvient du regretté Philip Seymour Hoffman) est une invitation à bras grand ouverts au peuple des pantins et à l’expérience du stop-motion, et ceci, tout à notre grande joie, en préservant son attrait pour le fantasque et le complexe.

Autant dire que le nouveau terrain de jeu que s’est offert  Charlie Kaufman  a suscité chez les puristes une attente insoutenable.

D’une part en raison de la durée de fabrication des microcosmes de l’animation et du tournage  plus que filandreux en image par image, à laquelle il faut ajouter l’aventure du cinéma libre et indépendant (le film fut en très grande partie financé par les internautes via la plateforme Kickstarter), ce qui prolongea le temps de production du long métrage.

l.php

Anomalisa

La chanson commence simplement et fonctionne à merveille, on nous emmène dans les méandres du temps et des relations  sociales et amoureuses, une ode à la beauté cachée,  à la simplicité, un pur ricochet émotionnel.

L’histoire étrangement envoutante de Michael Stone, triste auteur d’un roman à succès : Comment puis-je vous aider à les aider ?

Michael est en mal d’amour, dans les rouages d’une éprouvante vie de couple et d’une relation  maladroite et distante avec son fils, le cœur et l’âme en dépression,  il se rend  une journée loin de ses démons, à Cincinnati pour effectuer une intervention.

Dans un hôtel il est confronté à la possibilité d’un nouvel amour,  la particulière Lisa ( Anoma-Lisa ) dont la voix incarne l’éventualité  d’un échappatoire , une réponse angélique au calvaire familial et aux maux de l’auteur.

Il se découvre des troubles psychiatriques chroniques, le  syndrome de Fregoli mis en vie et timbré astucieusement par les différents échos de la voix de Tom Noonan , qui donne essence à l’ensemble des individus existant autour du monde Michael-Lisa.

Des individus (directeur de l’hôtel, room service, chauffeur de taxi…) fanatiques et excessifs, en pleine compassion pour leur ville et portés d’une intense adoration pour Michael , donnent un ton unique et est un franc contre-pied aux codes du genre, loin des protagonistes d’une classique love story épuisée par un jeu d’acteur ennuyeusement uniforme.

Les Deux

De l’esthétique duveteuse  et étincelante  dans laquelle nous emmène Charlie Kaufman  se dégage une approche pure et légère de l’admiration et de l’engouement, un état d’âme sur l’ébat amoureux,  une matière souvent approchée, disséquée et traitée mais rarement atteinte avec une telle maîtrise et égale sensibilité.

Une éloquence  simple et touchante qui viendra sans doute réanimer vos sens indolents.

la-et-mn-anomalisa-review-20151230-20

L’univers laineux et chamarré de Duke Johnson se révèle aussi être une véritable bouffée d’air pur dans la monde parfois excessivement chimérique de l’image animée.

Loin des hommes

Un monde automate qui va au-delà des barrières imposées par l’éthique contemporaine de l’animation, par-dessus la normalement présentable aventure en stop-motion : Anomalisa libère un éclat d’humanité profond et libidineux, dans le cœur même d’une comédie dramatique pour adulte qui ne suit plus aucune règle si ce n’est celle du réalisme, de l’irréfragable…

Les scènes charnelles ne sont pas masquées ou éclipsées, c’est la passion modélisée à l’état pur, que l’on soit de chair ou de pâte, d’os ou de fils.

Une comédie noire et un drame magnétique préservés du jeu d’acteur ou de l’interprétation monocorde, une mise en scène et une écriture intelligente et intime, unique, poignante, maîtrisée, qui sonne  et résonne comme une heure et demi de liberté radicale sans aucun bout de chair à l’horizon, un contrôle total très séduisant.

S. Debève

Publicités